Poésie 118

 
LE BONHEUR

Plongé dans les ennuis, l’homme, disois-je un jour,
Est-il donc au malheur condamné sans retour ?
Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse,
De l’île du Bonheur me repoussant sans cesse !
Que d’écueils menaçants en défendent les bords !
Ô si tous les mortels, jetés loin de ses ports,
Errent au gré des vents et sans mâts et sans voiles,
Si leur vaisseau perdu méconnoît les étoiles,
Viens me servir de guide. Eh ! que puis-je sans toi ?
J’ai cherché le bonheur ; il a fui loin de moi.
Séduit par une longue et trop vaine espérance,
J’erre dans les détours d’un labyrinthe immense.
Est-ce dans les plaisirs, est-ce dans la grandeur,
Que l’homme doit poursuivre et trouver le bonheur ?
Sagesse, c’est à toi de résoudre mes doutes :
De la félicité tu peux m’ouvrir les routes.

Je dis ; un doux sommeil appesantit mes yeux,
Et, descendu soudain de la voûte des cieux,
Un songe bienfaiteur, dans l’azur d’une nue,
Présente à mes regards la Sagesse ingénue.
Simple dans ses discours, aimable en son accueil,
Elle n’affecte point un pédantesque orgueil ;
D’une fausse vertu dédaignant l’imposture,
Elle-même applaudit aux leçons d’Épicure ;
Indulgente aux humains, de sa paisible cour
Elle n’écarte point et les Jeux et l’Amour.
Mortel, je viens, dit-elle, appaiser tes alarmes,
De tes humides yeux je viens sécher les larmes,
T’apprendre qu’au hasard tu diriges tes pas,
Et cherches le bonheur où le bonheur n’est pas.

(Helvétius [1715-1771], philosophe français du courant des Lumières, auteur de deux ouvrages majeurs, "De l’Esprit" et "De l’Homme", ouvrages qui marquèrent profondément la pensée française au XVIIIe siècle.)

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