Poésie 100

 
PARADIS PERDU

[...]
Les marais, les étangs, les lacs ont leurs familles
Leurs bords sont animés de ses frêles coquilles
En foule on voit sortir le peuple des oiseaux
Sous le sein maternel couvés dans leurs berceaux
D'abord faibles et nus, bientôt fiers de leurs ailes
Et hasardant l'essor de leurs plumes nouvelles
De leur terre natale ils fuiront le séjour
Et d'un nuage immense iront noircir le jour.
[...]
Écoute. Ton bonheur te vient de l'Éternel
Conserver ce bonheur doit être ton ouvrage
Ce monde fortuné, ton paisible partage
De ton obéissance il doit être le prix
Pour être heureux toujours, reste toujours soumis.
Dieu t'a créé parfait, mais non pas immuable,
Bon, mais libre : tu peux être juste ou coupable,
Perdre ou gagner ses dons ; enfin, ta volonté
Ne porte point le joug de la fatalité.
Eh ! quel mérite aurait la triste obéissance
D'un cœur à ses devoirs liés par l'impuissance ?
[...]
Où la vie est partout, la mort perd son empire
En eux tout sent, tout voit, tout écoute et respire
Libre dans ses désirs, chacun d'eux à son choix
Peut changer de couleur, et de forme, et de voix.
[...]
L'ami que tu cherchais, me dit-il, le voici ;
Ce que tu vois là-haut, ce qui te charme ici,
Tout ce qui sous tes pieds croît, fleurit et respire,
Je t'en fait possesseur : la terre est ton empire.
Embellis cet enclos, cultive ce jardin ;
Dans ces riches vergers moissonne à pleine main,
Leur prodigalité passera ton envie.
Mais l'arbre du savoir près de l'arbre de vie
(Regarde, il n'est pas loin) est planté dans ces lieux ;
Adam, je t'interdis ce fruit pernicieux :
Pour unique tribu, à ta reconnaissance
J'impose cette utile et juste obéissance ;
De ta rebellion la mort serait le prix ;
Toi, les tiens, leurs enfants, exilés et proscrits,
Vous iriez, promenant votre juste infortune,
Traîner dans les déserts une vie importune.
[...]
Le ciel t'a créé libre, et ta postérité
Te devra ses malheurs ou sa félicité.
[...]
À la voix du Très-haut, l'astre de la lumière
Peut-être aussi changea son oblique carrière
Et poursuivant sa marche en ses douze maisons
Dans son cours inégal varia les saisons.
Peut-être aussi, quand l'homme à son Dieu fut parjure
Un tremblement d'horreur ébranla la nature
Et, rompant l'équilibre et des nuits et des jours
Cet astre épouvanté changea soudain son cours
Dans les champs de la terre, au séjour des orages
Le désordre partout étendit ses ravages
Bientôt, de la Révolte abominable enfant
La Discorde naît, et d'un vol triomphant
Aux êtres animés courut souffler sa rage.
Tout s'arma, tout brûla de la soif du carnage
Les oiseaux, dans les airs, fondaient sur les oiseaux
Le poisson poursuivait le poisson sous les eaux
Les troupeaux, dédaignant leur pâture innocente
L'un sur l'autre, en grondant, portaient leur danse sanglante.
Tous pour leurs souverains perdirent le respect
L'un, saisi de terreur, s'enfuit à son aspect
Un autre, en frémissant, lui jette à son passage
Des regards de fureur et des accents de rage
Le désordre est partout.
[...]
Alors de la montagne une race plus belle
Descend dans les vallons ; ces hommes pleins de zèle
Partout des arts sacrés pour répandre le feu
Et l'amour des humains, et le culte de Dieu.
[...]
Quand tout à coup, au sein de cette nuit profonde
Un fils de la lumière, apparaissant au monde
Fera la guerre au vice, instruira l'univers
Et seul marchera pur au milieu des pervers.
Ferme dans sa carrière, il foule aux pieds la haine
La honte, les tourments, les plaisirs et la peine
Il fait rougir le crime, il éclaire l'erreur
Jette au cœur de l'impie une sainte terreur
Montre à tous la justice et cette étroite voie
Où marchent la vertu, l'innocence et la joie.
(John Milton/Jacques Delille)

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